Cinq sens visites

Mon épouse prétend que c’est moi qui a fait toutes ces visites, de la mauvaise foi,  je lui répond. Je fête cela en ce beau matin dans le hall d’une clinique médicale où un réseau sans fil m’a accordé un accès sans patte blanche. Je fignole le train 3, m’en vais quelques jours en forêt et vous reviens avec quelques flous sauvages.



Le train crie gare 2

(suite)

La transition qu’opérait Olivier Mousseau tranche à contre-fil, et pourtant! Issu du milieu forain, il parcourrait le nord-est américain. À Baltimore, une trapéziste d’origine gitane fleurirait son cœur. Un peu à regret, elle délaisserait la haute voltige, son ventre ensemencé. Le flair d’Olivier et ses bons coups lors des vents de prospérité ne les garderaient pas du lanceur de couteaux borgne. Leur garçon, le premier, fut emporté rapidement comme des milliers d’autres par la grande grippe pendant que la rose des airs tenue au filin attendait la naissance de Roméo. La faucheuse maintenant prête pour une autre guerre s’exerçait pour tromper l’ennui. Marilda, l’allaitement quasi terminé fut foudroyé de paralysie par la nouvelle polio. Elle succomba de difficultés respiratoires en 27 à 27 ans. De son bel accent, il se souvenait : J’étais une oiseau, tu m’as pris dans la cage de l’amour. Dis-moi qu’un jour, notre nid sera une auberge à la campagne, j’y ferais des jardins…
L’hiver consacré à son fils, aux transactions et à la prospection de sa future patrie fondât rapidement; la plaie ouverte eut été insupportable. Le regard aquilin du jeune Roméo était l’évocation de la disparue. Le printemps s’éternisa, rythmé par un flot de correspondances. Il rendit visite à Ti-Pierre deux fois. Lorsque le train quitta la gare Viger avec tous les effets du père et du fils en ce lundi matin de la Saint-Jean Baptiste, il comprenait les cris du passé sous le chapiteau, il tendait vers un tandem et avec angoisse s’étirait vers le barreau suivant. Les petits yeux noirs s’ouvrirent tous grands au sifflet de départ. On s’en va dans le Nord, es-tu content? Premier choc des wagons sous la tire de la locomotive. On avance Dad, on avance. Un peu de vapeur s’échappait sous la pression, le quai d’abord par à coups disparut, chaque empans puisse-t-elle emporter la moindre parcelle de douleur. À la fin des marquises, la chaude lumière envahit l’intérieur. Chu content Dad, j’taime Dad. Les tremblements disparaissaient. Le goulot des voies se resserrait. La clarté syncopée par les wagons en attente à l’instar des sentiments, la grisaille des cours d’usines désertes baignées dans l’éclairage du matin; les deux mains se rencontraient, ils ne se regardaient plus. De lourdes larmes glissaient sur les petites joues, un filet humide suivait la paupière ravinée. Les traverses et les arrières cours cédaient de plus en plus à de lourdes masses vertes, à des parterres de châteaux de campagne aux couleurs de solstice. Le long pont franchi, le train ralentissait sous le charme d’une autre gare. D’où est-ce qu’elle vient l’eau des rivières Dad? Il n’avait point besoin de savoir où elle allait, il avait voyagé avec le cirque, associant peut-être les lointains horizons à sa mère, sa perte, la déchirure. En partie de Cinq-Baies mon Méo. Il sentait la poudre de la mèche qui s’écourtait, le clown-canon regardait devant se projetant dans la mise à feu. Les lambris des gares successives trahissaient le changement, le flot des passagers témoignait d’une mutation; les touristes avaient délaissé leurs sièges. Le convoi filait sur les fertiles plaines où la visite de Montréal ne bousculait plus guère le quotidien. Les effusions se faisant plus rares sur les quais. Sainte-Jirôme, porte des Laurentides, le royaume du Curé Labelle grouillait d’activité. Plusieurs passagers s’engouffraient brisant l’enveloppe du long silence du père et du fils. Ces nouveaux voisins, venus à la ville pour des raisons importantes ressemblaient étrangement à ceux demeurés à bord. Les allures les plus étranges trahissaient une destination exotique à la plaine laissée derrière. Le contrefort des montagnes, la source abreuvant, la Laurentie en devenir de Tardivel et maintenant du père Groulx de l’Action Française. C’est des indiens? Oui Méo, Ulrich Shewan avec trois de ses huit, ils restaient en haut du barrage avant l’ouverture de la mine, sont déménagés au pied de la grande côte, ils ont un gars de ton âge, je pense. Il s’interrompit, surpris par l’étrange familiarité avec laquelle il s’exprimait, presque natif de Cinq. Chaque séjour à l’Hôtel, qui devenait sien, n’avaient-ils pas été consacrés à mesurer l’adaptation à la sédentarité, à se laisser jauger par cette famille, qui remplacerait surtout pour son fils celle des caravanes. Sa route enseignait d’écouter généreusement, de mesurer les propos. Le trac était chose du passé, pourtant Olivier sous le regard penché des vieux craignait l’opprobre. Père seul avec un fils mi- bohémien sur le ring. Le fard s’estompe, dévoilant les humeurs de la chaire. L’arrêt prolongé ne provoqua pas d’impatience; l’un occupé à l’observation, l’autre à l’introspection, la plainte du train les surprit. Le frère Marie-Victorin, non loin de là, délaissa du regard les majestueux pins, hypnotisé par leur majestueuse et calme beauté. En tendant l’oreille, il devinait le cheval de fer se lançant à l’aventure vers ce riche pays aux trésors infinis. Olivier salua un nouvel embarqué et se rappela de son patronyme redondant; Thomas Thomas. Il sourit en imaginant toutes sortes de quiproquos. Il ignorait le hasard de la fille-mère qui avait donné le prénom et de la nombreuse famille adoptive qui avait trouvé amusante la coïncidence avec leur nom familial. Il avait connu de nombreux Tom et Tom-Tom au cirque, même le célèbre éléphant Jumbo avait été terrassé par une locomotive à Saint-Thomas, Ontario. Que de hasards, son sourire s’élargit. Thomas souffrait de bégaiement occasionnel causé pour plusieurs par des années à déclamer son nom. Tom-tom, tom-tom, le convoi oscillait lentement par saccades, tom-tom, tom-tom, … Méo sentit une douce chaleur voyant son père de nouveau souriant. L’amalgame des sentiments provoqués par la perte de celle qui l’avait tendrement chéri s’estompait un peu. L’intérieur du wagon cintrait de bois, de toile, de verre et de métal un univers aux personnages plus étonnants les uns que les autres. Plus étrange que le cirque. La représentation se cadençait au rythme du paysage extérieur. L’on s’engouffrait de plus en plus souvent dans de sombres forêts. Le ruban écarlate nouant les cheveux d’une jeune fille, le miel doré d’un bocal serti dans les frêles mains d’une dame âgée au regard d’argent, l’émeraude de l’étoffe du jeune Shewan, tout s’entourait d’un éclat attirant et mystérieux. Puis aux hasards d’un tournant les champs des quelques fermes devenues rares ou le passage près d’un lac donnait lieu à une entrée fulgurante du soleil, projecteur grandiose. Alors, tout, même les sombres pièces de fer forgé des banc semblaient luire, renaître. Tout flottait dans le wagon aux milles parfums ravivés et Tout, Tout, Tout l’univers riait. Un baume pour cœurs meurtris.



Vue d’en haut

Cela nous rappelle à notre solitude, notre petitesse; qu’elle me confie. Notre grand fils sur une roche tout près puisait lui aussi.scv150.jpgscv147.jpgscv146.jpgscv148.jpgscv152.jpg

Je fignole encore et suit le train 2…



Le train crie gare 1(tel que promis)

Le train
Crie
Gare

Jean Sapé

Je ne rappelle plus exactement comment ce projet est né. De l’effervescence du début, a succédé des latences. Aux moments exaltants suivaient l’errance,  j’avais grande peur de trahir ce que  l’on m’avait appris et pourtant,  j’enseignais.
Plus étrange, le lien krigare laponais!

Merci intimement à vous deux, Chantal et Jonas.

1
Tempus

La porte s’ouvrit lentement, laissant s’écouler une bave de fumée polaire. La main enfila deux choppes givrées de par l’anse. Le coude heurta avec mesure le noyer massif. Les ferrures pivotèrent et tlac. Le frigidaire avec ses huit larges portes œuvrées avait servi plus d’un débit de boisson. Il trônait avec ses bijoux nickelés tel un monarque plutôt suffisant. La lourde main de Pierre approchait les bucks au goûlot d’où soufflait la mousse dorée, habilement, le collet juste à souhait couronnait. La surface de verre perlait lorsque le tiroir caisse avala le billet laissant que le tintement d’une maigre obole lentement glanée du revers de la main libre du buveur. Un vrai temps pour la bière froide. La terrasse désertée en ce milieu d’après-midi où plus une feuille osait bouger annonçait l’oasis sombre de l ‘intérieur; les pales des ventilateurs asséchaient à peine les corps trempés. Trois semaines que l’ouest du Québec jouait les tropiques. L’humidité s’élevait tôt, les nuages s’amoncelaient, quelques lourdes gouttes bouillaient sur la route. La nuit tombait et malgré les éclats célestes et leurs grondements, la nuit rafraîchissait peu de quelque ondée. Le tombant balisait l’exode vers les tables extérieures. Les conversations s’animaient, provoquant plus de sueurs. Sous la moiteur exacerbée, les souvenances statistiques s’affrontaient sous l’effet du mercure rendu fou. Et bien sûr de la nouvelle Red Bull, laquelle avec son taux d’alcool accoucherait de nouveaux stentors. Une américaine que l’on poussait, en libre-échange, à grands renforts de pendules taureaux (rouges pour sûr) holographiques se dodelinants, yeux inquiétants, la queue saccadant les mesures. Les narines des buveurs hypnotisés échappaient des volutes.
L’agitation nocturne, baume d’insomniaques choyait guère le juste de repos. L’aurore se hâtait; quelques heures trompeuses pour travailler en simulacre de fraîcheur. Le soleil s’accrocherait au zénith détruisant tout trace de rosée récalcitrante. Les roches ombrées prenaient le relais, suantes. La cigale stridente voulait bien crier le juste degré, mais personne ne s’accordait pour la formule de calcul. Les clients entraient.
L’Hôtel, la vraie, n’existait plus. Pas de chambres, ni de pension; sauf quelques chèques encaissés portant le mot. L’affiche trompeuse Hôtel Chez Bierre, du cirque! La vraie se dressait autrefois à deux battisses de là, érigée dans les années vingt sur trois étages, niveau rue; derrière, cinq. Enflée d’ajouts, rénovée au fil du prospère et des modes. Elle dominait le village après la flèche de Dieu. Son premier tenancier, Gustave ou Ti-Mée, cela dépend non seulement des ascendants, alliances,… Tous s’accordaient toutefois pour Ti-Pierre Brousseau comme premier opérateur stable. Garçon presque vieux, amateur de chevaux savants, lui donnerait son premier nom. L’édifice, à l’allure de combien d’autres de son époque était du style ville frontière, version fard’ouest (du boomtown canonnant du pétard) avec ses toits cachés par une façade postiche, corniches et autres ornements compris. Malgré un bon roulant, le goût de l’arène, du tour de piste époustouflant bref de l’aventure détruirent sans peine les dernières amarres de Ti-Pierre lorsque Olivier Mousseau, monsieur de la foire ambulante offrit l’échange de commerces. L’hôtel ne comprenait-elle pas cet immense piste de danse montée sur d’immenses ressorts pour supporter les plus farouches et savantes prouesses équestres! Un peu de cirque.
Les deux coureurs d’expositions en vinrent rapidement à une entente, s’échangeant plus ou moins leurs vocations respectives. Ti-Pierre et ses chevaux deviendraient Brousseau Carnaval et Amusements inc. Annonçant sa visite par la caravane de camions colorés aux articulations étranges. Ses rares retours marqueraient pendant des années, petits et grands de Cinq-Baies. Les autos au clinquant incroyable, les trente-sous trésors des petites mains, ballons, bonbons nouveaux, toutous, puis plus tard dans la nuit, les inlassables tournées payées à son auditoire fasciné par ce maintenant grand Ti-Pierre. Combien souvent Big Peter avait-il répété «Ce village, the best school in the world!»; sa clé pour donner the best show on earth… À soixante trois ans son cœur flanchait. Miami, février 58, tard dans la nuit dans une maison reconnue pour des acrobaties lubriques. Dernier tour de piste projecteurs éteints. La bière débarquée du train passa à des courtes mais fastueuses obsèques pour finir sous l’unique stèle encore visitée de nos jours. Les deux chevaux, grandeur nature, surplombaient un canon pointant à quarante-cinq degrés l’azur. L’ensemble arrivé la veille par wagon plate-forme fut transporté et assemblé par une équipe de tailleurs de Déchaillons avant le glas du lendemain. Même la pelouse semblait intacte autour de la fosse; prestidigitation. Ce qui choquait le plus le Curé n’était pas d’avoir été emporté par la rapidité et l’exactitude de ces pré-arrangements réglés au quart de tour. Il n’avait vu l’assemblage qu’à la mise en terre. Les attributs de l’étalon noir n’étaient évidents que si l’on ne voulait les voir. La magnifique jument blanche pouvait avoir un air coquin sous l’œil du séducteur. Le couple dégageait un étrange appel érotique sans définition! Pis, le tout, ce canon qui donnait à l’observateur l’impression que n’importe quoi pouvait en être expulsé à tout moment; drôle ou terrible. Il pointait de plus vers l’église. Combien coûterait la moindre modification à ces tonnes de roches. Coup fourré était la seule expression qui lui venait à l’esprit lorsqu’il pensait à cette aventure ou que l’évêché le lui rappelait; Ces mots le forçait à psalmodier des prières rédemptrices et cela l’épuisait pour tout dire, village de fous. Alors, il pensait au bon côté des choses, Olivier en avait pour une fois ri à en pleurer. Olivier était peu pratiquant, mais bon, de plus la vie n’avait pas été tendre pour lui. Alors, il devait se concentrer sur les bienfaits des voies impénétrables du Seigneur; il retrouvait un peu de sérénité. La mise en terre la plus drôle in the world…

(à suivre)



Trois loutres noires

Pourquoi ce titre? Bien, chaque fois que je pense à leur dernière visite sur le quai une seule idée me vient… Three blind mice et la ritournelle de cette vieille pièce par Blaikey ou Shorter… Loin d’être aveugles, peut-être parce que si enjouées et rapides!scv131.jpgscv127.jpgscv125.jpgscv128.jpgscv129.jpg



voyage à québec |
Une Delho chez les kangouro... |
Chris 974 Voyages |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Hey mon ami ! T'aimes ça ma...
| La Tchichoune en vadrouille...
| Loic et Julie